Nous passons une courte nuit. Levées à 5h30 du matin, nous partons à l’aube 1h plus tard et voyons doucement la lumière s’imposer. Le paysage du jour, sera pour moi le plus magnifique de notre périple. Essentiellement composée de montée, puisque nous parcourons des cols à plus de 1000 m, nous découvrons toute la beauté de la montagne. Tout en haut du col, nous traversons un ancien bourg assez actif autrefois et aujourd’hui réduit à un ermitage où un homme nommé Santiago vivrait en solitaire au milieu de ces montagnes. Effectivement, nous trouvons de nombreuses traces de vie : potager, maisonnette rustique mais propre et bien soignée avec électricité, voiture et linge à séché. Notre Santiago semble toutefois ne plus apprécier sa vie d’ermite puisque nous découvrons également du linge féminin à sécher !
Après l’ermitage, nous aboutissons sur un plateau qui nous permet de dominer toute la vallée à travers laquelle il nous restera à descendre. Depuis 4 jours, les paysages rencontrés étaient désertiques et sauvages et nous n’avons pour ainsi dire, croisés que quelques vaches et leurs propriétaires. Mais ici, la solitude me prend encore plus fort aux tripes et je ressens tout en haut de cette montagne, l’immensité et la force de la nature. Un sentiment de bonheur intense et pur me surprend alors et un sourire me dévore l’entièreté du visage. Quelle sensation d’amour ! Comme c’est étrange, alors que nous tentions, la nuit passée, de donner une définition de l’amour, voilà qu’ici même, après un effort pénible et devant un horizon immense, je ressens ce sentiment, que dis-je, cette énergie, si puissante et bien au-delà des mots.
Nous entamons la descente promise et en grande forme, je distance mes camarades de quelques mètres. Mal m’en pris, car c’est moi du coup qui aperçois en premier au loin, un énorme Saint-bernard qui semble se figer en me voyant. Me figer n’est pas mon cas, puisqu’à sa vue, j’entame une retraire « légèrement » rapide en sens opposé, à coup de grands signes lancés à mes compagnons et de « holy shit » criés, me semble t’il, très raisonnablement, mais d’après Muriel, avec un volume d’assez belle intensité… après s’être aperçu que ce chien était à peu près aussi féroce que Nicolas, le premier doudou de mes 2 ans, et une fois quitté nos « Belle et Sébastien (ce chien avait un maître) » asturiens, Muriel ne se prive pas pour rigoler en reprennent le récit de ma glorieuse fuite devant ce gros nounous des montagnes. Je dois dire que je ne résiste pas longtemps à ce rappel et nous nous prenons d’un furieux fou rire en plein chemin.
Nous arrivons enfin péniblement à la Mesa, petit hameau d’une dizaine d’habitations après pourtant seulement 20 Km d’effort. En effet, Muriel souffre depuis plusieurs jours d’une douleur au tendon gauche qui l’empêche de marcher normalement et peut-être devra elle abandonner le chemin. Quand à moi, je peine à marcher avec ses bottes, puisque nous les avons échangées en cours de route afin d’estimer si elle y trouvait davantage de confort ou non. Pour moi, c’est clair, c’est non ! A la Meza donc, nous trouvons une petite « alberge » d’une dizaine de lits à peine, encore une fois sans hôte et dans l’ancienne école du village.
Après une discussion de plus d’une heure avec Hortz sur ces œuvres photographiques des différents panneaux d’indication et l’avis expert de Muriel, nous prenons congé de notre compagnon de route de 4 jours qui lui, continuera le chemin jusqu’à la prochaine ville, Grandas de Salime. Je dois avouer en toute sincérité que nous étions ravie de son départ. En effet, 4 jours à rester presque sans arrêt avec un inconnu alors que nous rêvions aussi de profiter de notre couple et de rencontrer d’autres personnes, était un peu pénibles. D’autant qu’autant agréable qu’il était, il n’en était pas moins dépressif. Hortz m’avait avoué la veille, qu’au départ de son chemin, son but ultime était d’arriver au bout du monde, le cap Finistère, pour métaphoriquement nager jusqu’aux Etats-Unis et en clair, s’ôter l’existence ! Mais bien que son fond dépressif soit toujours présent, il avait découvert la force de vie qui traverse le chemin et qui l’avait fait changer d’avis. C’est un type formidable, mais extrême en tout et très inquiet de « rentrer dans la vieillesse avec une âme si jeune ».
Une fois notre dernière cigarette partagée, notre compagnon de route nous quitte pour de bon pour parcourir les 15 Km qui le sépare de la prochaine étape. 3 fous sévillans qui réalisent différentes routes de Saint-Jacques chaque année, nous quitte également et nous nous retrouvons enfin seules dans ce bourg de rien du tout avec seulement une petite dizaine de maisons tout autour de nous, et surtout l’immensité des montagnes asturiennes. Pendant quelques heures, nous goûtons ce plaisir solitaire, Muriel s’abandonnant au rituel journalier et moi, à une petite session d’écoute de ma sélection musicale grâce à la technologie de mon Mp3. Dans ce décor incroyable, l’effet est davantage amplifié et m’imaginant au Palais des sports de Bercy, j’entame un petit concert devant les oreilles trop sensibles de ma moitié horrifiée.
Nous nous installons dans la petite prairie du hameau ou sont planté quelques bancs, et a l’autre extrémité où nous nous plaçons, trône la vieille église adossée à l’arbre centenaire. Tandis que nous écrivons et lisons, 2 vieilles dames viennent s’installer contre les pierres chaudes de l’église pour discuter le coup. Une image d’Epinal de plus, mais qui me plonge dans une plénitude et un calme absolu.
Vers 19h, un jeune couple de valenciennois nous rejoigne dans notre abri du bout du monde et une heure plus tard, un autre couple de retraité français bien sympathique et qui à 60 ans bien tassés, parcourent le chemin à bicyclette. Apparemment, ils n’en étaient pas à leur premier coup d’essai, puisqu’ils nous expliquent que depuis leur retraite, ils sont des habitués de ce genre d’aventure. Comme nous dira le monsieur en introduction, il n’ont plus beaucoup de temps alors ils se doivent d’en profiter ! Et ils en avaient tout l’air. Quelle pêche et quelle belle leçon d’amour après 40 années passées ensemble !